novembre 29, 2006
Mon drame en 3 actes
Ça fait longtemps que je jongle avec l’idée, que je la brasse et rebrasse et là je me suis décidée, je dois l’écrire. J’ai besoin de le faire, de raconter l’histoire d’Angélique, au complet, de clore le chapître si on veut. Pas pour oublier, même si je voulais je ne pourrais pas, parce que c’est le temps, là, maintenant. Ça doit être une étape nécessaire de mon deuil, je ne sais pas, je sais juste que depuis quelques temps j’ai ce billet en arrière pensée chaque fois que j’écris. Alors je le fais. Il y a plusieurs étapes dans l’acceptation et la réalisation de la mort, jusqu’à récemment je ne voulais pas trop dévoiler, je ne voulais pas donner ma fille à tous, j’avais besoin de la garder juste pour moi, comme si de ne rien dire allait me la faire mienne un peu plus. Là je veux raconter. Pour plusieurs ce sera de l’histoire ancienne, vous connaissez l’histoire, pour d’autres ce sera nouveau. Vous pouvez ne pas lire, je ne le fais pas pour ça, je le fais pas pure égoïsme pour moi et peut-être aussi dans l’espoir que de la raconter contribuera à l’exorciser. Alors voilà donc toute l’histoire de ma petite troisième, morte dans le bedon de sa maman quelque part en juin 2005. Je ne sais pas si j’écrirai tout d’un seul coup, on verra. Vous pouvez commenter si vous le voulez, si vous le sentez, j’ai beau l’écrire pour moi, je ne mentirai pas en disant que de savoir que d’autres savent me fait du bien. J’ai maintenant besoin qu’elle existe au delà de moi faut croire.
Premier acte (où la vie triomphe sur la mort)
J’ai appris que j’étais enceinte au premier jour de mars 2005, un troisième bébé pour la fin octobre. Pour la première fois j’ai fait l’annonce au Geek de façon surprenante et bien organisée. On a pris les premières semaines avec précaution, j’ai fais une fausse-couche entre Cocotte et Coco à 7 semaines de grossesse donc on restait prudent au début. Puis on s’est laissé emporter par la joie et on a commencé les plans. La logistique des chambres prenaient forme, les deux plus vieux commençaient à parler bébé. Bref, tout allait pour le mieux.
Puis à 12 semaines et quelques jours, saignements. Bien que ça m’inquiète sérieusement, je reste calme quand même. J’ai eu ce genre de choses à chaque grossesse donc je respire et on part pour l’hôpital le Geek et moi. C’est là que ça se gâte. Après de longues heures d’attente à l’urgence, on voit un urgentologue qui m’explique la procédure. On va me faire un examen gynéco, une échographie et une prise de sang et on verra. Même procédure que les autres fois, sauf que cette fois l’écho se fait à l’urgence.
L’examen gynéco est beau, mon col est fermé, ça regarde bien. Puis vient l’écho, le doc me prévient qu’il n’est pas un pro, qu’il n’est pas certain de voir un coeur, mais bon on essaie. Et là drame, le doc ne voit rien, pas juste pas de coeur, rien, pas de bébé. Pourtant je suis enceinte, on a vu mon doc la semaine d’avant. Il ne sait pas, ne peut pas expliquer, mais il ne voit rien. Ça regarde mal, je pleure, il me frotte le dos, me parle doucement. Dans toute cette folie, le plus ironique est que ce doc était d’une gentillesse incroyable, incompétent certes, mais gentil et beau comme un Dieu… C’est l’histoire de ma vie, tomber sur des docs sortis de magazines.
Avant de parler du reste le doc m’envoit passer une prise de sang qui va confirmer son diagnostique. Les résultats arrivent après deux heures à pleurer sur une petite chaise droite et froide. Mon taux d’hormones de grossesse est celui d’une femme enceinte de 4 semaines, le bébé n’est plus. Il me donne un rendez-vous en radiologie pour une écho détaillée le lendemain afin de voir si j’aurai besoin d’un curetage et me réfère ensuite en gynécologie. Il me remet le papier, c’est écrit avortement…
Je passe une nuit horrible à pleurer mon bébé. Les enfants sont tristes, mon Geek pleure aussi. Je préviens le travail, ma famille, mes amis, notre bébé n’est plus. Le lendemain j’ai les yeux enflés, la gorge nouée et la peur au ventre.
La technicienne en radiologie est douce et rassurante. Elle commence l’écho sans bruit puis me demande qui m’a affirmé que j’avais fait une fausse-couche. Je lui réponds le doc de l’urgence et là l’impossible se produit, elle nous montre un petit bébé tout vivant. Il est là qui gigote, innocent de tout le tourment, bien câlé dans mon bedon. Je ne comprends pas, mais je suis heureuse au delà des mots. Le radiologue s’amène confirme non seulement que bébé est vivant, mais qu’échographiquement il est parfait et qu’il n’y a pas de site de saignement important. On pleure encore et on cherche à comprendre. Le radiologue affirme que le problème se situe dans la compétence, que les machines à écho sont complexes et qu’ils ne savent pas les utiliser à l’urgence. Je viens ajouter de l’eau à son moulin parce que les radiologues s’opposaient à des échos à l’urgence, ils avaient visiblement raison. Mais pour l’instant c’est oublié, je ne pense qu’à mon bébé vivant. On voit le gynéco qui ne comprend pas non plus, ma prise de sang est normal selon lui puisqu’à partir de 12 semaines l’hormone de grossesse diminue dans le sang. On repart donc avec des photos de bébé, le coeur allégé et une histoire incroyable à raconter. Je passe la journée au téléphone à expliquer à des gens incrédules mon incroyable épopée. Mon bébé est vivant…
Fin du premier acte
Deuxième acte (La mort reprend ses droits)
Dans toute cette histoire, je pense que le pire c’est d’avoir cru perdre le bébé puis de le voir revivre pour le reperdre à nouveau. Quelle ironie, quelle malchance aussi, perdre deux fois le même bébé.
Les semaines qui suivent cette aventure sont pleine de fébrilité et de joie. On a l’impression d’avoir défier la mort et d’avoir triompher. Mon bedon pousse, j’ai maintenant l’air enceinte et de temps à autres je sens bébé qui bouge lentement dans sa maison. Je raconte l’histoire à mon doc qui n’en revient pas, on écoute le coeur de bébé et on rit. Il me dit combien ça fera une belle histoire à lui raconter plus tard. Les semaines passent et je me sens bien. Je ne me doute pas du drame qui se joue. D’ailleurs il me faudra accepter plus tard que je n’ai rien vu venir, que je n’ai rien senti, que je n’ai pas su. Les deux dernières semaines je ne sentais pas vraiment bébé bouger, mais le doc m’avait dit de ne pas m’en faire pour le mouvement. Après tout j’avais senti Cocotte seulement à 21 semaines et Coco à 20.
On se prépare donc pour l’écho de mi-parcours, l’écho de routine. On va demander le sexe, on passe le week-end à faires des pronostics avec notre famille, on me flatte la bedaine en affirmant qu’elle est ronde se sera une fille, non qu’elle est pointue se sera un garçon.
Le grand jour arrive et pour la deuxième fois on perd notre bébé sauf que cette fois c’est vrai. Ce sera moi qui rendrai le verdict, je vois bien qu’il se passe quelque chose, je vois que mon bébé ne bouge pas. Je serai celle qui dira le mot en premier “mort” et à mon grand désespoir j’avais raison.
Le reste je le garde pour moi, l’hôpital, sa naissance, le vide, le manque et la douleur. Dans tout ça le Geek avec moi, qui ne m’a pas laissé une seule seconde, qui a tenu ma main sans arrêt, qui a pleuré, crié et repleuré avec moi. Elle est née le soir. Nous sommes partis le lendemain en la laissant derrière avec comme unique paquet une petite boîte. Après sa naissance j’ai demandé le sexe, le docteur a dit après une brève hésitation garçon, notre bébé était décédé depuis deux semaines, il devenait plus difficile de déterminer certaines choses, mais c’était plutôt certain. Nous sommes donc parti de l’hôpital en laissant Grégoire derrière, ça et une partie, une grosse partie de nos coeurs.
Fin du deuxième acte
Troisième acte (La vie triomphe et changement de sexe)
La minute où notre bébé est né je savais que je voulais retenter ma chance et le Geek aussi. On a donc attendu que mon corps soit prêt et on s’est remis aux essais bébé. Le 11 janvier 2006, la nouvelle année nous amenait des promesses d’espoir, mais aussi une grande peur, j’étais à nouveau enceinte. On a gardé la nouvelle pour nous quelques temps et malgré toute la prudence que je m’imposais j’avais le sourire facile.
Le lendemain du 11 janvier la grande saga de notre troisième enfant allait connaître son dernier drame. Dans tout l’énervement de la nouvelle j’avais oublié le courrier de la veille, c’est donc aux aurores que j’ai ouvert une lettre de l’hôpital pour découvrir avec stupéfaction et horreur le rapport d’autopsie de notre bébé.
Ce genre de rapport n’est pas supposé être envoyé aux parents comme ça, le médecin en principe contacte les parents et en fait la lecture avec eux. Cela apporte un peu d’humanité à quelque chose de froid, de totalement glacial. L’hôpital, ou le bureau du médecin, ou on ne sait trop qui, s’est trompé et c’est pour ça que j’ai reçu le rapport. Au delà du fait que cela ravivait de gros feux, lire la description clinique du charcutage de son enfant n’est pas une sinécure. On a appris que notre bébé n’avait rien, du moins rien d’identifiable (la cause de sa mort restera donc un mystère) et que celui qu’on appelait Grégoire depuis plus de 6 mois était en fait une fille. Et oui notre bébé garçon n’en était pas un, elle avait plutôt un utérus minuscule.
Le Geek et moi on a cuvé la nouvelle puis on a choisi de rebaptiser bébé, impossible de continuer à l’appeler Grégoire en sachant qu’il était une elle. On a choisi Angélique. C’est le dernier acte du drame. Le Geek dit que la boucle a été bouclé à ce moment puisque le rapport d’autopsie est arrivé le jour où j’ai appris que j’avais à nouveau la vie en moi. Comme si Angélique nous donnait son accord si on veut. Et c’est ça l’histoire, incroyable par moment mais 100% véridique. Comment notre troisième enfant est mort deux fois et est passé de garçon à fille. Les semaines qui ont suivi ont été intenses, mais finalement la vie a su trouver son chemin et elle est là maintenant à côté de moi la vie, toute concentrée dans un petit bout d’homme de deux pieds.
Fin du troisième acte
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