La guerre: un chien fou et un tunnel
Je vous ai déjà parlé de mon ex-voisin Syrien. Celui qui est gentil comme tout et qui a fait la guerre au Liban dans les années soixante-dix. Il n’en parle pas beaucoup et on le comprend, car quand il en parle on aimerait parfois ne pas entendre. La guerre ce n’est pas Harper qui dit n’importe quoi à la télévision, ce n’est pas une bande de politico-puissants qui se réunissent pour décider qui est le bon et qui est le méchant en essayant de se ménager toujours de belles et bonnes opportunités commerciales. Non la guerre c’est ce qu’il nous racontait quand il en parlait, la guerre c’est un chien fou et un tunnel.
Il était jeune, très jeune, même pas la vingtaine, il ne comprenait pas grand chose au conflit de son propre aveu. On lui avait dit qu’il devait y aller sinon on tuerait sa mère et on violerait ses soeurs. Il y est donc allé. On l’a entraîné, on lui appris qui est l’ennemi et pourquoi il mérite de crever, mais rien de ce qu’on lui a montré ne l’avait préparé pour ce qu’il allait vraiment vivre. On l’a catapulté comme ça chez l’ennemi sans rien sauf un fusil, quelques munitions et son désir de vivre et de se venger des méchants. Il a vite déchanté. Il nous a raconté qu’à un certain moment il s’est retrouvé avec d’autres coincés dans un tunnel, une véritable embuscade, plusieurs des siens et des autres y sont morts et le siège a commencé. Il nous a décrit l’ambiance, un tunnel sombre presque noir même en plein jour, des corps qui se décomposent partout (il fait chaud à Beyrouth), l’odeur, la peur et la solitude, l’immense solitude. Puis il nous a parlé du chien, une grosse bête méchante, un chien fou qui errait dans la ville et qui s’est retrouvé dans le tunnel. Un bâtard qui semblait un étrange croisement de Danois et de berger allemand, un chien immense et sournois. Il nous a dit avoir pensé le tirer, mais le chien a vite compris qu’il ne faisait pas le poids devant le fusil et il s’est allongé un peu plus loin en le guettant de ses yeux fous. Il nous a parlé de comment il l’a apprivoisé, des heures passées à en faire un ami, ce chien fou qui devient le sien. De comment le chien l’a suivi une fois le siège fini, comment il est devenu son ami, le seul, l’unique qui ait sa confiance. Il nous a parlé de ça avec un détachement étrange, mais avec une lueur un peu fêlée dans les yeux. On n’a jamais demandé de quoi il nourrissait la bête, il y a ce genre de questions que notre tête se refuse à imaginer et notre bouche à poser, mais on a demandé ce qu’il est devenu ce chien fou. Quand il a quitté Beyrouth, il savait que le chien serait à nouveau seul, avec la folie comme seule compagne alors il lui a donné la seule paix qu’on lui a apprise.
La guerre c’est ça, c’est ce regard perdu, à jamais brisé, cet être de bonté qui ne sera jamais plus le même parce qu’il a tué et qu’il sait que c’est mal. La guerre ce n’est pas les réunions du G8, l’ONU, Bush ou Harper, la guerre c’est la mort et la fin. C’est un chien fou et un tunnel.